Introduction Dans La société des individus (1990) Elias disait « Personne ne peut douter que les individus forment une société et que toute société est une somme d'individus. ». Étudier chaque terme étant une étape logique de la compréhension de la somme, la sociologie, puisque science de la société, ne peut ignorer les individus. Ceci est d'autant plus vrai que le référentiel principal dans la société actuelle n'est plus le groupe social mais l'individu. Ainsi la sociologie adapte ses méthodes aux changements, évolue méthodologiquement. C'est pourquoi nous rencontrons de plus en plus fréquemment des entretiens, des récits de vie et des portraits dans le paysage sociologique français.

Nous allons ici nous concentrer sur les portraits sociologiques. C'est Bernard Lahire qui est le principal instigateur de cette nouvelle méthode, construisant ses portraits à partir d'une série d'entretiens menés avec l'enquêté. Ce sont donc des descriptions de situations, de pratiques, d'éléments importants de la vie de l'enquêté qui sont réunies ici et mises sous la forme du « portrait de monsieur X ». Ainsi Lahire veut rompre avec les méthodes qui découpent en catégories le monde social, et plus particulièrement l'existence de l'individu. Lui veut saisir tous les aspects de la construction sociale d'un individu et tous les domaines de sa vie sociale dans leurs enchevêtrements. Cette méthode personnifie donc les entretiens, met en avant les enquêtés, les cite, met un nom sur un discours. Cette pratique n'est cependant pas l'apanage de Bernard Lahire : nombre d'autres sociologues utilisent des portraits dans leurs travaux.

Et cette pratique ravive la sempiternelle querelle sociologique autour de l'opposition individu/société. Celle-ci vient du fait qu'une grande partie des sociologues refuse d'accorder un quelconque crédit scientifique aux recherches de la discipline basées sur l'individu. Cela vient de la tradition fonctionnaliste qui considère les individus comme l'envers du social : pour eux ce sont les groupes sociaux (classes sociales) qui sont au centre des analyses. Ils ne voient dans la société que la structure, l'ensemble. Certains vont même jusqu'à penser que l'abandon des classes par les sociologues est un acte politique qui a pour but d'atténuer, en apparence, les différences.

Dans l'extrait sur lequel notre sujet est basé Bernard Lahire cite quelques critiques les plus fréquemment rencontrées. Parmi celles-ci nous en choisirons deux qui nous paraissent être les plus intéressantes pour la discussion ici proposée : - « on ne peut scientifiquement travailler sur le « singulier » (présupposant que le niveau individuel des réalités sociales est forcément de l'ordre du “particulier” opposé au général) » ; - « des résultats ne valent que s'ils sont « généralisables » (sous-entendant le fait que seule la “représentativité statistique” permet de “généraliser”) ».

C'est donc avec pour toile de fond ces deux réflexions que nous allons maintenant étudier l'intérêt de la méthode des « portraits sociologiques », et cela selon un schéma classique : dans un premier temps nous aborderons ce qui nous semble être les principaux intérêts de cette méthode, puis dans un second temps nous mettrons en avant ses principales limites. Cette discussion se basera principalement sur une argumentation personnelle, appuyée par des travaux sociologiques.

I. PRINCIPAUX INTÉRÉTS

1. Une étude multidimensionnelle d'histoires individuelles

a. Appréhender toutes les dimensions de la vie de l'individu La méthode des portraits sociologiques amène l'enquêté à se raconter dans les différentes situations de sa vie. L'individu n'étant pas uniforme, ne vivant pas, tel un automate, toutes les situations et toutes les interactions de la même façon et n'y jouant pas le même rôle, nous ne pouvons l'enfermer dans un moule. Là est l'un des intérêts de cette méthode : elle ne se concentre pas sur l'individu à un instant T mais dans une dimension temporelle et spatiale. Dimension temporelle puisqu'elle s'intéresse au cycle de vie de l'individu et dimension spatiale puisqu'elle tient compte de sa mobilité sociale et géographique. Ce sont tous les processus au cœur de l'histoire individuelle qui sont ici mis en valeur, à travers tous les entretiens et leurs analyses. Ainsi au fil des entretiens nous suivons l'individu dans les différentes situations de la vie. Nous cherchons à y comprendre le sens de ses actions et en particulier de ses activités quotidiennes. Nous l'avons vu en cours, Bernard Lahire justifie l'intérêt de cette approche lorsqu'il explique que « l'individu peut être pris dans des principes d'action contradictoires car il incorpore une multiplicité de modèles ».

Nous ne pouvons avoir accès à cette profusion de modèles lorsque nous nous bornons à étudier un seul aspect de l'individu. Lorsque nous lui demandons simplement quelle est sa profession et depuis combien de temps il l'exerce nous avons juste une réponse, une donnée mais nous ignorons alors des aspects déterminants qui vont de pair (pourquoi exerce-t-il cette profession, l'a-t-il choisie, quel impact a-t-elle sur sa vie familiale, est-ce que ses parents exerçaient le même métier, etc.). Cette méthode nous fait donc observer l'enquêté en profondeur, en prenant le temps de s'attarder sur des détails pour être le plus complet possible.

Nous ne pouvons étudier un phénomène social, donc un phénomène individuel en ce sens qu'il est produit et vécu par des individus, juste en posant quelques questions bien précises sur le phénomène ; nous risquerions alors de passer à côté de choses essentielles. C'est ce qui serait arrivé à Stéphane Beaud et Michel Pialoux lors de leur étude sur les ouvriers de l'usine Peugeot de Sochaux s'ils n'avaient pas décidé de procéder par entretiens. Avec une autre méthode ils auraient uniquement produit des chiffres par exemple sur l'absentéisme ou le syndicalisme. Mais en choisissant de procéder par portraits ils ont pénétré dans l'univers des enquêtés, et cela les conduisit bien au-delà. Stéphane Beaud l'explique clairement dans l'introduction de son ouvrage 80% au bac ... et après ? qui traite de la scolarité : « Cette enquête s'inscrit dans le cadre d'une recherche, menée avec Michel Pialoux, sur les transformations du groupe ouvrier depuis la fin des années 1980 », et c'est en faisant l'analyse multidimensionnelle des ouvriers qu'ils se sont aperçu que « l'école occupait une place centrale dans cette analyse ». L'utilité de cette appréhension globale des processus individuels est ici parfaitement illustrée. Cette étude des ouvriers amena donc S. Beaud à étudier l'impact du processus de démocratisation scolaire sur les jeunes enfants d'ouvriers et sur leurs familles. Mais sans explorer le cycle de vie des ouvriers ce besoin de comprendre la place que tient de la scolarité dans les familles ne se serait pas manifester.

b. Chercher les convergences d'histoires individuelles Les portraits sociologiques nous font « zoomer » sur des individus, puis « dézoomer » pour saisir les traits communs à tous les individus dont nous avons « tiré le portrait ». C'est ici que s'illustre son caractère global : le sociologue, qui veut lire la société à travers son enquête, cherche des convergences entre les différents portraits, des thèmes communs qui émergent d'histoires singulières. On peut dire qu'il est en quête de la mémoire collective dans le quotidien individuel.

Cette méthode conduit à une analyse bien précise. Le sociologue ne livre pas le récit de vie sans l'analyser. Il met en évidence les constantes de la totalité des récits, après une analyse de chaque récit en lui-même et une analyse de tous comme un ensemble. Il élabore ensuite des catégories descriptives.

Stéphane Beaud et Florence Weber l'expliquent très bien dans la Postface de leur ouvrage commun Guide de l'enquête de terrain : « On aura compris que les histoires personnelles ... seront analysées comme une succession et un chevauchement de scènes sociales : on lira ainsi les itinéraires comme des suites d'appartenances et de réputations, repérant les ruptures comme de véritables changements de personnalité. Loin d'être des points de départ, personnes génériques ou individus donnés d'avance, les personnes ethnographiques sont des résultats : le résultat des nœuds de relations avec d'autres personnes, avec des choses et avec des lieux familiers. » Dans Violences urbaines, violence sociale Stéphane Beaud le précise de cette façon : « Un des objectifs de ce livre est précisément ... d'examiner sous différentes facettes le laboratoire de production des habitus sociaux .... »

Ils répondent d'une certaine façon aux critiques postulant la généralisation impossible à partir d'un travail sur l'individuel. Dans les portraits sociologiques ce sont les processus qui sont mis en avant, processus “supérieurs” aux individus (en ce sens qu'ils ne les contrôlent pas). Les portraits ont ainsi permis à Stéphane Beaud de mettre en avant, dans Violences urbaines, violence sociale, tous les processus de déstructuration des classes populaires, de mise à l'écart des immigrés, de cloisonnement dans les quartiers, d'échec scolaire, de discriminations, etc. qui ont conduit des jeunes à produire une émeute dans un quartier de Montbéliard en 2000. Cette émeute a eu lieu alors qu'à ce moment T les indicateurs économiques et sociaux (produits à partir d'analyses quantitatives) étaient au beau fixe. C'est donc bien l'analyse d'histoires individuelles qui nous permet de saisir toutes les variables.

2. Une étude ancrée dans le terrain

a. Analyser le social dans son contexte Le contexte social d'une enquête est primordial. En effet, pour comprendre le propos d'un individu il est important de savoir dans quel cadre, à quel moment, dans quel état d'esprit et suite à quoi il le produit. Les portraits sociologiques comportent toujours un rappel du contexte dans lequel les propos de l'enquêté ont été tenus, du contexte de la situation dont parle l'enquêté, etc. Dès l'introduction de son livre 80% au bac... et après Stéphane Beaud nous le précise : « Pour comprendre le sens des propos de Nassim, il faut restituer sommairement le contexte socio-historique dans lequel ils ont été énoncés ». Ainsi les propos de l'enquêté ne sont pas extraits du social pour être manipulés dans tous les sens (comme peut le faire une enquête par questionnaire).

Autre caractéristique importante : les portraits sociologiques nous permettent de voir le social du point de vue de l'acteur. En effet ils se placent de son point de vue et ainsi nous livrent le social tel qu'il l'envisage, le vit, le ressent. Ce regard est très important pour comprendre de quelle façon le social agit sur l'individu, quels sont ses effets, comment il les perçoit ou ne les perçoit pas. Cela nous évite les banales affirmations de type : «Les fils exercent majoritairement le même métier que leur père ». Certes, mais sont-ils conscients de ce processus de transmission ? Comment le vivent-ils ? Comment l'interprètent-ils ? Etc. Peu d'autres méthodes nous permettent d'avoir un regard aussi complet, d'expliquer l'impact des processus sur les individus.

b. Vivre de nouveaux échanges Les portraits sont l'occasion de donner la parole à des personnes qui ne l'ont pas habituellement. En effet les portraits qui sont les plus généralement livrés à la lecture de tous sont ceux de “personnalités importantes” (stars, personnalités politiques, intellectuels, ...). Nous avons peu accès au quotidien de personnes “banales” (ce terme n'est pas utilisé ici dans son sens péjoratif, mais plutôt par opposition à ceux que nous nommons maladroitement les « personnalités ») que nous croisons tous les jours sans rien savoir sur eux, tels que notre boulanger, notre infirmier, notre professeur, notre facteur, etc. Ce discours est d'autant plus précieux qu'il est rare. Une fenêtre est ainsi ouverte sur des mondes méconnus.

D'autre part nous pensons que nous ne pouvons étudier un phénomène social, donc un phénomène individuel (en ce sens qu'il est produit et vécu par des individus), juste en posant rapidement quelques questions, pour interroger le plus grand nombre d'individus. Nous devons nous attarder sur les personnes que nous étudions, ce sont des individus que nous ne pouvons réduire à de simples chiffres dans des colonnes, nous ne pouvons les utiliser à notre guise, et nous risquons d'ailleurs de passer à côté de choses essentielles.

La méthode des portraits sociologiques permet de prendre ce temps, et ainsi elle créée une relation enquêteur/enquêté particulière. En effet la régularité des entretiens et la profondeur des échanges cassent la distance enquêteur/enquêté. Lors de ces entretiens l'enquêté parle librement et il parle à quelqu'un avec qui il a tissé une relation. Le discours en est d'autant plus intéressant, il y a moins de retenue, moins de froideur que lors d'une simple passation de questionnaire. L'enquêteur a alors une posture très intéressante : il devient une sorte de proche à qui l'enquêté parle plus facilement, mais il garde cette distance qui perme à l'enquêté de parfois lui raconter ce qu'il ne dirait pas à ses proches.

Stéphane Beaud parle de cette proximité dans l'introduction de 80% au bac... et après ? : « Cette définition de la situation d'entretien donnait une plus grande latitude aux enquêtés pour évoquer des aspects de la vie du quartier et pour sortir « légitimement » du seul cadre scolaire, en diminuant l'effet d'imposition du questionnement et en valorisant leurs activités dans le quartier. » Il précise que « les échanges réels, le donnant-donnant m'ont permis de diminuer la distance sociale entre enquêteur et enquêtés et de passer derrière la « façade » ».

Ajoutons que l'analyse sociologique du discours produite par le sociologue, sa retranscription sous la forme d'un portrait et sa publication peuvent être considérées par l'enquêté comme un juste retour du chercheur envers lui : la relation, se transforme alors sur le modèle du donnant-donnant.

3. Une étude abordable

a. Un besoin scientifique d'accessibilité Nous pouvons nous demander à quoi sert la sociologie. Vaste interrogation, qui fut d'ailleurs le titre d'un ouvrage collectif dirigé par Bernard Lahire. Ici nous nous concentrerons sur l'objectif direct de la sociologie. Soit elle est une discipline universitaire qui est utilisée pour satisfaire la curiosité des chercheurs et remplir les bibliothèques, soit elle est une discipline qui veut expliquer aux individus quels sont les mécanismes de leur société, qui agit comme un miroir et qui rend aux principaux concernés les informations obtenues sur eux.

Dans ce second cas, si le sociologue veut s'adresser aux individus il doit tout d'abord se faire comprendre. Pour cela son jargon est à simplifier, à modérer. Puis il doit aussi attirer, et toucher, car les travaux sociologiques ne sont pas lecture habituelle des individus. Les portraits sociologiques semblent être un outil idéal : ce sont des histoires du quotidien, faciles d'accès, qui touchent facilement les lecteurs et qui en tout cas les intéressent puisqu'elles ressemblent à de minis romans. Ces portraits sont plus concrets que la rhétorique sociologique.

L'aspect singulier ne semble pas discréditer l'analyse : il amène à lire, il intéresse et fait “passer” l'analyse. Ainsi les individus comprennent plus facilement les processus sociologiques, les acceptent plus facilement puisqu'ils ne sont pas imposés autoritairement sur une page blanche mais découlent d'histoires de personnes « comme vous et moi ». L'analyse est ainsi mieux « digérée » puisqu'elle est insérée dans les portraits.

Il nous semble par ailleurs assez malhonnête d'étudier les individus, de les analyser, de parler d'eux sans qu'ils puissent totalement comprendre ce qui est dit.

b. Permettre une double compréhension Les portraits sociologiques sont un outil d'une double compréhension. Tout d'abord ils permettent aux enquêtés de mieux comprendre leurs cycles de vie, et les processus qui les ont guidés. C'est une analyse de leurs parcours. C'est aussi un miroir pour certains individus qui s'identifient à ces portraits sociologiques et qui, par l'analyse sociologique, vont également mieux comprendre leur parcours.

Cela est parfaitement illustré dans la conclusion générale de 80% au bac... et après de Stéphane Beaud : « Ce livre, parce qu'il est écrit sans trop de jargon sociologique, qu'il raconte une « histoire », susceptible d'identification de la part des lecteurs, m'a valu un courrier assez inattendu « d'internautes », plus précisément de jeunes de cités, de diverses régions de France. Ils se sont retrouvés dans ce texte et disent, par e-mail, leur surprise de s'être à ce point reconnus dans le parcours de Nassim et Fehrat, de voir combien leurs propres histoires individuelles n'étaient pas si singulières que cela .... C'est ainsi qu'ils ont découvert le pouvoir potentiellement libérateur de l'analyse sociologique, en s'apercevant que leurs doutes et leurs échecs ne renvoyaient pas qu'à leurs difficultés personnelles ou existentielles, vite étiquetées comme « psychologiques », mais pouvaient aussi s'expliquer par une accumulation de contraintes matérielles ... et sociales .... »

Et là se trouve contredite l'idée que seules les statistiques peuvent être généralisées : les individus se retrouvent en grand nombre dans les portraits, peut-être même plus que dans les chiffres. Cela montre donc que les processus singuliers peuvent être généralisés. Stéphane Beaud en parle encore dans Violences urbaines, violence sociale : « Lors de nombreux débats que nous avons eu dans la France entière ... nous avons eu la confirmation, indirecte, que les processus analysés dans le livre se retrouvaient sous des formes étonnamment semblables dans d'autres régions de France. »

Un second ordre de compréhension apporté par le biais des portraits sociologiques peut être envisagé : celui de la compréhension du comportement des autres. En effet nous pouvons dans ces études faire connaissance avec des individus que nous côtoyons tous les jours, avec qui nous partageons le monde social, mais dont ne nous comprenons par forcement les comportements. Par exemple Violences urbaines, violence sociale permet de comprendre les émeutes provoquées par les jeunes du quartier de la Petite-Hollande qui, de l'extérieur, semblent injustifiables et inexplicables.

N'est-ce pas une visée primordiale de la science que de permettre la connaissance et la compréhension de l'individu ?

II. PRINCIPAUX DÉSAVANTAGES

1. Des risques méthodologiques

a. Des règles méthodologiques à respecter

La méthode des portraits sociologiques doit, pour ne pas tomber dans du journalisme psychologique ou dans le simple témoignage, respecter des règles scrupuleuses. Le chercheur doit mettre à distance tout jugement de valeur, encore plus que dans les autres enquêtes. Lors de l'analyse il doit cerner les aspects psychologiques pour eux aussi les écarter et doit garder à l'esprit que le discours de l'enquêté n'est pas la réalité mais l'interprétation qu'il en fait. Sur le terrain il doit réaliser plusieurs entretiens. Ainsi lui et l'enquêté corrigeront, modifieront, préciseront le discours. Puis dans l'idéal le sociologue complétera le récit par des témoignages de l'entourage de l'individu pour cerner au mieux la structure sociale dans laquelle est inscrit l'individu. Une fois les entretiens retranscrits le chercheur doit les relire avec l'enquêté pour lui faire porter un regard objectif sur son récit, qu'il interprète son discours. Puis pour améliorer son analyse il peut faire une relecture du récit avec les personnes qui y sont mentionnées, pour en vérifier la véracité. Il devra ensuite inscrire les entretiens dans leur contexte : il ne fera alors pas l'économie de recherches documentaires pour valider les évènements mentionnés par l'enquêté.

Pour une analyse de meilleure qualité les entretiens et les portraits devront être faits par la même personne, pour que la saisie des convergences ne soit pas uniquement le fruit de la lecture des portraits. Ce travail est une continuité qui ne peut être découpée, contrairement à la distribution d'un questionnaire. L'enquêteur doit vivre cette “aventure” du début à la fin pour en saisir tout le sens.

Le non-respect d'une de ces règles discrédite le travail accompli et l'analyse. Nous pouvons prendre l'exemple vu en cours du portrait de Sarah Jarry présenté dans Portraits sociologiques de Bernard Lahire. Deux aspects sont critiquables. Tout d'abord c'est la retranscription d'un entretien réalisé par un autre chercheur. Lahire ne l'a donc pas vécu mais n'a ici que la version de l'enquêtrice, donc un biais supplémentaire dans l'analyse. De plus l'enquêtrice émet de forts jugements de valeur sur le compagnon de l'enquêtée et sur leur relation de couple. Elle discrédite totalement le compagnon, allant bien au-delà du discours de l'enquêtée, sans même avoir rencontré l'individu en question. Lahire nous présente donc l'analyse d'un homme faite au travers du discours de sa compagne, lui-même interprété par une enquêtrice. La possible analyse sociologique est ici masquée par le flagrant jugement de valeur et l'imposante couche de biais.

Ainsi en suivant une méthode rigoureuse le chercheur assure la scientificité de ses résultats.

b. Des règles méthodologiques peu enseignées La méthode des portraits sociologiques est très peu enseignée à l'université. Les ouvrages méthodologiques la concernant commencent seulement à faire leur place. Il nous parait donc risqué, en tant qu'apprenti sociologue, de nous lancer dans une recherche en utilisant une méthode qui demande une si grande habileté et dont l'enseignement que nous en avons reçu est minime.

En effet, nous l'avons vu précedemment, les règles méthodologiques sont à suivre scrupuleusement et il est facile de sortir du cadre des portraits sociologiques, de produire un mauvais travail. Si nous utilisions cette méthode pour notre première recherche nous souhaiterions être suivis de près pour éviter de s'égarer. Nous pensons d'ailleurs que tous les sociologues qui utilisent cette méthode devraient solliciter au moins l'un de leurs collègues pour suivre régulièrement leur production et pour les recadrer, si nécessaire, le plus tôt possible.

Le manque d'institutionnalisation de cette méthode, donc sa faible représentativité au sein de l'enseignement sociologique, est certainement lié aux doutes de scientificité la concernant.

2. Des inconvénients pour le sociologue

a. Un travail contraignant La méthode des portraits sociologiques représente un travail conséquent : de nombreux entretiens de plusieurs heures à réaliser, à retranscrire, des heures d'analyse, de recherches documentaires, ... Tout ce travail présente des contraintes matérielles, en termes de temps et de finances. Cela pourra éloigner certains sociologues et commanditaires. Nous pourrons également voir des études bâclées ou abandonnées par découragement ou manque de financements. Si le travail de Stéphane Beaud et Michel Pialoux est de qualité, il représente tout de même dix années de recherche.

D'autre part cette méthode est difficile à mettre en place. Nous ne pouvons l'utiliser sur tous les terrains puisque nous avons besoin sur place de relations, de la possibilité d'instaurer une confiance et d'une connaissance préalable du terrain. Elle ne convient pas non plus à tous les objets sociologiques puisqu'elle demande la sincérité des enquêtés (qui par exemple serait difficilement accessible avec des personnalités politiques) et une signification des identités individuelles (par exemple elle ne présente pas grand intérêt pour étudier les interactions entre associations et institutions). Cependant toute cette lourdeur nous semble disparaitre si l'enquêteur est conquis par la méthode.

b. Un doute persistant autour de la scientificité Il peut apparaitre un autre inconvénient de taille à la pratique de a méthode des portraits sociologiques à travers la non reconnaissance de celle-ci par certains sociologues. Il semble en effet frustrant d'effectuer tout ce travail pour ne pas être reconnu pas ses pairs. En effet, comme nous l'avons vu, nombreux sont ceux qui ne pensent pas cette méthode aussi noble que les statistiques. Nous proposons ici une réponse aux critiques concernant les difficultés de généralisation des résultats et la faible taille de l'échantillon lors d'une étude par portraits sociologiques.

C'est dans le souci d'être considérés comme scientifiques que les sociologues se sont basés sur les méthodes des sciences naturelles, des sciences dites « dures ». Nous pouvons objecter que la sociologie n'est pas l'étude d'ondes ou de molécules mais l'étude de personne qui, même si nous retrouvons chez elles des traits généraux communs, sont particulières et uniques. Si nous différencions dans les termes mêmes les sciences humaines des sciences dures, nous devons aussi différencier leurs méthodes. Nous ne pouvons aborder des personnes comme nous abordons des molécules ou des cellules. Si nous devions suivre totalement les méthodes des sciences dures nous installerions les individus dans des laboratoires pour les observer derrière des vitres, ou nous les installerions sur une ile déserte et observerions leurs réactions face à divers évènements, leur organisation collective, etc. Mais notre objet qu'est l'Homme nous interdit d'agir ainsi. Nous devons donc utiliser des méthodes plus « humaines », plus proches de l'individu. La méthode des portraits sociologiques nous semble être une bonne proposition.

Paradoxalement nous pouvons utiliser un exemple (improvisé) tiré des sciences « dures » pour contredire la rigidité des sociologues « traditionnalistes ». Pour étudier la maladie du SIDA les chercheurs en médecine doivent-ils étudier tous les porteurs de la maladie ? En étudient-ils 1000 avant de chercher et de produire un article sur le sujet ? Non, dès qu'ils rencontrent un ou deux cas ils s'y intéressent, cherchent, font les premières constatations de symptômes, des premières conclusions. Ensuite d'autres médecins rencontrant d'autres patients semblants être atteints vont enrichir les conclusions du premier, lequel va lui aussi compléter et modifier sa première théorie. Le même processus peut se retrouver en sociologie, et plus particulièrement avec la méthode des portraits sociologiques : le chercheur qui fait une série de portraits sur les ouvriers ne prétend pas avoir tout dit à ce sujet, mais il a apporté de la connaissance, qui pourra être complétée par d'autres recherches. Cette méthode nous parait plus réaliste que celle qui prétend pouvoir tout généraliser à partir de chiffres.

Ajoutons que même s'il parait frustrant pour un chercheur de ne pas être reconnu par ses pairs il nous parait plus important, à ce stade de notre expérience en sociologie, que le travail soit apprécié par les individus formant la société que par les seuls sociologues, ce que la méthode des portraits sociologiques parait nous assurer.

Conclusion Les sociologues doivent aller au-delà de ces extrémismes. Tout est une question de degré : nous ne prônons pas une analyse totalement individuelle, mais nous pensons que l'individu offre une vision très pertinente des processus sociaux. Cependant nous ne rejetons pas l'analyse en termes de groupe, qui elle aussi procure une compréhension utile des mécanismes sociaux à la seule condition de ne tomber pas dans l'extrême déni de l'individu au sein du groupe. Ainsi nous pensons que l'intérêt du sociologue n'est pas de s'enfermer dans l'une ou l'autre des méthodes, mais de les utiliser intelligemment selon son objet d'étude, son terrain, l'appréhension qu'il en a et son envie. Toute la nuance est là : il doit ajuster les méthodes à son objet d'étude, les mélanger dès que possible, tout cela dans le but d'obtenir la meilleure compréhension du social. On a du mal à imaginer un mécanicien s'obstiner à réparer une voiture avec pour unique outil une clé à molette alors qu'un marteau lui serait d'une grande utilité.

Chaque méthode, si elle est utilisée dans le respect de règles bien précises, présente de nombreux intérêts et quelques limites. Reste ensuite à faire le choix des limites les moins gênantes pour la recherche à effectuer. Mais on ne peut en aucun cas rejeter en bloc ou diviniser un outil de compréhension du social : il ne peut être inutile, et il ne peut être parfait. En effet les sociologues ne trouverons jamais la méthode parfaite pour analyser le social, et cela pour deux raisons complémentaires : le sociologue est une construction du social, il est donc pris dedans, et le social est en perpétuel mouvement dans tous les lieux de la société, le sociologue ne pourra donc jamais porter sur lui un regard complet et l'analyser dans ses moindres détails. On peut dire que le social a toujours un train d'avance sur le sociologue.

Plus personnellement, cette méthode m'attire beaucoup tant elle est proche du social, du réel. Elle offre un vrai contact avec le terrain, et un contact profond. Mais à ce jour je me sens plutôt fragile à l'idée de la mettre en pratique car les outils et la rigueur méthodologique me manquent. Les risques de tomber dans du psychologisme ou du jugement de valeur et de se laisser mener par le discours de l'enquêté sont d'autant plus grand pour les débutants. Mais c'est la lecture de ces portraits qui motive mon envie d'aller sur le terrain. La prise de conscience faite ici des risques et limites de la méthode m'aideront certainement à ne pas tomber dans certains pièges. Donner la parole à des individus, écouter leurs trajectoires de vie, tenter d'analyser ces récits et de les comprendre à travers le monde social dont nous faisons tous partie, donner à ces individus des clés de compréhension de leurs propres existences et au reste de la société des clés de compréhension du monde social... bref aider des individus à se comprendre eux-mêmes et à être compris par les autres : peu de perspectives de travail me semblent aussi attrayantes.

Mais tout au long de mes travaux sociologiques à venir j'espère respecter une règle méthodologique pour moi primordiale : la diversification des méthodes de recherche, afin de diversifier les connaissances du social.