Jean Duvignaud et Chebika
Par Oh!RéL' le mercredi, octobre 21 2009, 22:45 - A propos d'oeuvres - Lien permanent
"Chebika", de Jean Duvignaud, est un ouvrage de sciences humaines incontournable, qui conduit le lecteur dans un voyage anthropologique très instructif. Ce billet présente la retransciption écrite d'un exposé réalisé en première année de Licence sur l'introduction à cet ouvrage.
Qui est Jean Duvignaud ? Le 22 février 1921 à La Rochelle, Jeanne Duvignaud et Auguste Auger voient naître leur fils Jean Duvignaud. Des années plus tard Jean fit ses études au lycée Henri IV, puis à la faculté de Lettres, à Paris. Il en ressortira avec le titre de Docteur en Lettres. De 1947 à 1956 Jean Duvignaud fut professeur de philosophie au lycée d’Abbeville puis à celui d’Etampes. De 1953 à 1955 il fut aussi chroniqueur dramatique pour La Nouvelle Revue Française. Il occupa également le poste de directeur de la collection Les Grands Dramaturges de 1954 à 1956. Il fut ensuite chercheur au CNRS pendant 4 ans, jusqu’en 1960.Cette même année il partit à Tunis pour y être maître de conférence pendant un an. L’aventure de Chebika allait commencer … De 1961 à 1965, Jean Duvignaud fut assistant à La Sorbonne, puis il devint maître de conférence et professeur à l’université de Tours jusqu’en 1980. Jean Duvignaud fut, durant sa carrière, chroniqueur à la fois pour L’Express, et pour Lettres Nouvelles, ainsi que pour l’Observateur. Il est actuellement le directeur de la revue L’Internationale de l’Imaginaire. Il occupe également le poste de président d’honneur de La Maison des Cultures du Monde. Durant toute sa carrière, Jean Duvignaud fut poussé par sa profonde envie d’apprendre, de connaître, de savoir faire … Les rencontres étaient pour lui importantes, partager et confronter ses idées était pour lui un réel plaisir. Il est évidant que l’auteur lui-même ainsi que ses travaux échappent à toutes classifications. Jean Duvignaud est Chevalier de la Légion d’Honneur.
Parmi les (très) nombreux ouvrages et articles rédigés par Jean Duvignaud, nous pouvons citer : « Les idoles sacrifiées » 1951 « La chasse à l'aigle » 1960 « Arland » 1962 « Introduction à la sociologie » 1966 « Chebika » 1968 « Spectacle et société » 1970 « L'empire du milieu » 1971 « Marée basse » 1971 « Guide alphabétique de sociologie » 1972 « Le langage perdu » 1973 « Essai sur la différence anthropologique » 1973 « L'anomie » 1973 « Tunisie » 1974 « La planète des jeunes » 1975 « Le propre de l’Homme » 1985 « Retour à Chebika » 1991.
Qu’est-ce que Chebika ? En 1961, lors d’un séjour à Tozeur (voir le plan), Jean Duvignaud rencontre Si Tijani Jegell, un homme très grand, âgé, qui se révèle être d’un grande importance pour l’administration tunisienne qui commence à débarquer dans le sud, car il est le seul à tout connaître. Il emmena Duvignaud et ses compères en leur disant : « Je vois le genre d’hommes que vous aimez et qui vous intéresse, je vais vous conduire là où vous en trouverez et ils vous aideront eux aussi à leur manière, bien qu’ils ne sachent ni lire ni écrire, mais ils comprennent très vite ce qu’on fait et ce qu’on veut ». Duvignaud devait mener une enquête tout d’abord pour le compte du Centre d’études de sciences sociales de Tunis, puis pour la Faculté de Lettres. Il était partit avec un groupe d’étudiants en sociologie pour, officiellement, les former à l’enquête de terrain, et officieusement leur ouvrir les yeux. En effet, ces jeunes étudiants de Tunis portaient leur intérêt exclusivement vers l’occident, oubliant leur pays. Aucun d’eux n’avait mis les pieds dans le sud de la Tunisie avant cette expérience, le pays étant vraiment divisé entre le nord qui, autour de la capitale, s’est urbanisé et occidentalisé, et le sud, délaissé, et qui ne vit pas la transformation du pays de la même façon. Ainsi Duvignaud voulait que ces étudiants prennent conscience du rôle qu’ils avaient à jouer pour la mutation du sud de leur pays, eux qui étaient partis pour être les futurs intellectuels tunisiens. Ils découvrirent donc ce petit village, au bord d’une oasis, d’une montagne et d’une carrière, à quelques kilomètres de la frontière algérienne (voir plan). Duvignaud étudia Chebika de 1960 à 1966, ainsi plusieurs générations d’étudiants ont défilées dans le village. Le nombre d’habitants de Chebika a varié entre 250 et 300 habitants durant leurs six années d’études. L’espace du village est organisé (voir schéma) : une vaste place précède l’entrée du village à proprement dit, c’est-à-dire là où se trouvent les habitations. Sur cette place, au bord de l’oasis, se trouve le tombeau du marabout de Chebika, Sidi Soltane, mort depuis plus de 100 ans, que les habitants vénèrent et à qui ils font des offrandes en lui demandant protection. Plus loin se trouve le cimetière, où, les jours de grande sècheresse, on voit dépasser les ossements du sol, et qui est souvent piétiné par les enfants, les ânes et les bédouins. A l’ouverture du village vers la steppe on trouve l’école, seul bâtiment moderne du village, qui compte environ soixante élèves ; l’instituteur n’est pas du village, c’est un jeune administrateur « fraîchement » débarqué. A l’entrée du village on trouve un petit café, une mosquée, le porche du gaddous (clepsydre pour mesurer et distribuer l’eau de l’oasis). Duvignaud parle d’un village en état de dégradation mais non « admise verbalement », personne n’en parle, tant dans le village qu’à l’extérieur. Avec « Chebika » on part donc à la découverte de ce village qui vit dans l’ombre de l’occidentalisation du Maghreb. On peut noter que dans le livre un habitant confie à Duvignaud que les Chebikiens se confiaient plus volontiers à lui, car il était considéré comme un voyageur blanc, ses questions étaient donc justifiées. En effet le fait que d’autres tunisiens, qui sont musulmans, leur posent des questions sur des sujets tels que la pratique de la religion leur posait problème : se moquaient-ils d’eux ? Comment pouvaient-ils pratiquer l’islam d’une manière différente de celle des Chebikiens ? Ainsi au commencement de l’enquête cela mis mal à l’aise les enquêtés face à ces enquêteurs.
L’enquête sur le terrain Méthode de travail Duvignaud et son équipe prirent vite conscience du fait que la méthode quantitative ne pouvait s’appliquer à l’enquête sur Chebika : échantillonnages, statistiques ne pouvait que fausser les résultats. Ainsi ils optèrent pour les discussions, les entretiens avec les Chebikiens, dans le but d’obtenir le nombre le plus important de renseignements, de détails à propos de leur quotidien, notant minutieusement chaque observation. Puis ce furent les entretiens dirigés qu’ils privilégièrent, pour que les habitants parlent, et parlent sans retenue, se libèrent en trouvant leur langage. L’équipe s’est également rendue compte que l’élaboration préalable des questions n’était pas nécessaire : il fallait juste poser une ou deux questions pour fixer les grandes perspectives de l’entretien, mais que les sujets et les directions de l’entretien étaient de plus en plus « décidés » par les enquêtés. Ainsi ils recueillirent de nombreux carnets de notes et enregistrements, et régulièrement ils en discutaient et ils en débattaient pour être les plus objectifs et les plus réalistes possible.
Les enquêtés Duvignaud aborde un sujet très intéressant et complexe : l’influence de l’enquête que son équipe réalisa sur les enquêtés. Ainsi, il observa que les questions et entretiens que son équipe et lui-même ont eu avec les Chebikiens ranimèrent le village, lui redonnant vie. Tout ce qui était délaissé fut repris, les gens de Chebika « retrouvaient un langage – leur langage » à travers les questions posées par l’équipe. Les habitants prirent conscience, à travers toutes ces questions et toutes ces discussions, de leur statut, de l’état du village, des rôles sociaux que chacun avait à jouer. Ils se révélaient à eux-mêmes. Le discours qu’ils tenaient habituellement disparu, pour un discours nouveau qui les mis dans une position nouvelle. Le village était un micro-organisme social, mais il tombait dans l’anomie, et cette enquête le plaça dans une situation d’évolution, de mouvement vers un autre fonctionnement (celui du nord du pays). Ainsi l’enquête changea le village et les villageois, et pas seulement les villageois …
Les enquêteurs Le dépaysement fut total pour ces jeunes étudiants, probablement issus de grandes familles, et qui arrivèrent dans le Sud de leur pays, Sud qu’ils n’avaient jamais exploré et qu’ils avaient presque oublié. Ils furent stupéfaits de la grande différence entre Nord et Sud, et cela les bouleversa. Leur seul point commun était la langue, et même si leur religion était la même, ils ne la vivaient pas de la même façon. Pour eux, le sud ne pouvait plus être ignoré, cette enquête les a responsabilisés. Le chapitre « L’enquêteur modifié par l’enquête » est très éloquent à ce sujet. On y découvre par exemple le bouleversement que vit une enquêteuse appelée N. qui est déchirée entre sa vie à Tunis et ce qu’elle découvre à Chebika, entre l’ignorance qu’elle doit avoir du Sud en tant que fille de bonne famille du Nord, et l’envie qu’elle a d’aider les gens du Sud, de travailler sur eux pour révéler tout ça à Tunis.
Ainsi, il est sûr que « l’aventure Chebika » bouleversa de nombreuses vies, et on en prend pleine conscience en parcourant les pages de l’ouvrage de Jean Duvignaud.
Les thèmes abordés par Jean Duvignaud L’imagination sociologique et la reconstruction utopique (concepts abordés en cours) A partir de tous les éléments récoltés pendant ces six années de terrain Duvignaud devait trouver le moyen de tout retranscrire. Il refusa d’entrer dans l’imitation de moyens scientifiques, en utilisant les graphiques, les tableaux statistiques, etc … Il choisit alors d’utiliser le concept de Mills : l’imagination sociologique. Charles Wright Mills développe ce concept dans son ouvrage « L’imagination sociologique », dans lequel il développe et critique divers concepts et théories sociologiques, et c’est dans le chapitre un qu’il explique ce qu’il entend par « imagination sociologique ». Nous tentons ici de le résumer le plus clairement possible dans son aspect pratique. Ainsi Duvignaud, avec tous ces éléments, a voulu bâtir un ensemble cohérant, en utilisant l’imagination sociologique pour réaliser ce qu’il appelle une reconstruction utopique : c’est-à-dire qu’il nous livre tous les points de vue, en entrant dans le quotidien de chacun, tel un film qui se déroule devant nos yeux, on comprend tout d’un point de vue intérieur, on « vit Chebika ». Ainsi l’œuvre prend la forme d’un roman : Duvignaud aurait pu imaginer tous ces personnages, toute cette histoire. Mais en fait il est partit du vrai pour reconstruire l’ensemble de ce village, obtenir le « tout » avec tous les points de vue possible, depuis l’intérieur. Cela est issu d’un travail sociologique et littéraire dans la mesure où il est impossible pour un homme d’avoir cette vue d’ensemble, de prendre la mesure de l’existence dans sa période, de coller à la réalité pure.
Les différents auteurs cités Dans le texte étudié ici, Duvignaud cite de nombreux auteurs pour appuyer son travail de « reconstruction utopique », estimant que ces auteurs, qu’ils soient romanciers, historiens ou sociologue, ont utilisé cette façon de faire, ou en ont parlé. Ainsi Duvignaud parle de l’historien français Michelet, qui vécu au 18éme et 19éme siècles ; ce dernier mêlait recherches scientifiques et point de vu personnel et original pour décrire son époque dans ces ouvrages, tels que « Histoire Romaine ». Nous est cité également Balzac, écrivain français de la même période, et qui décrivait son époque à travers ses romans, dont « Le Père Goriot ». Balzac est d’ailleurs considéré comme le créateur du roman réaliste moderne. Duvignaud parle aussi de « Madame Bovary », ouvrage écrit par l’écrivain français du 19éme siècle Gustave Flaubert, qui écrivait des romans des mœurs contemporaines. L’écrivain anglais Charles Dickens, du 19éme siècle, décrivait également dans ses romans la vie quotidienne des anglais de son époque. De la même façon l’irlandais Joyce ou le français Proust le faisaient à l’aube du 20ème siècle. On peut noter particulièrement deux auteurs américains cités par Jean Duvignaud. Le premier est Truman Capote, mort en 1984 à 60 ans, et qui écrivit en 6 ans l’ouvrage qui fit le plus parler de lui : « De Sang Froid », qui est une enquête très réaliste tirée d’un fait divers réel sanglant, et que l’on qualifie de roman de non-fiction. Le second est bien sûr Charles Wright Millas, sociologue américain de l’école de Chicago et qui a réalisé cette œuvre que nous pouvons qualifier de majeure qu’est « L’Imagination sociologique ». Dans son œuvre Mills fait une analyse claire et précise d’importants concepts sociologiques.
Conclusion Avec Chebika, Duvignaud nous emmène à la découverte d’une aventure sociologique passionnante, qui se découvre et se « dévore » comme un roman, et qui est en plus un trésor d’enseignements pour un futur sociologue. On ne peut alors se contenter de l’introduction. Le plaisir est d’autant plus grand lorsqu’on accède à l’œuvre « Retour à Chebika », qui est complétée de commentaires et d’analyses sur la première œuvre de Duvignaud, de l’histoire du film qui fut réalisé sur le Sud Tunisien suite à la publication de Chebika en 1968, de textes de jeunes auteurs maghrébins qui parle de la prise de conscience qui a eu lieu dans ces pays suite à cette œuvre, et où l’on trouve le texte de Duvignaud « Chebika 90 » dans lequel il parle du village vingt ans après. Chebika a en effet profondément changé, mais cela ne peut être développé que dans un exposé lui étant consacré…
''Sources : « Chebika » de Jean Duvignaud ; « L’Imagination sociologique » de C.W. Mills ; « Retour à Chebika » de Jean Duvignaud.''