Psychanalyse et Homme social
Par Oh!RéL' le mercredi, octobre 21 2009, 22:55 - A propos de la place de la socio - Lien permanent
Lors de mon année de L3, j'ai suivi un cours d'introduction à la psychanalyse. Voici un devoir rédigé dans le cadre de ce cours, sur le sujet suivant : « En quoi la psychanalyse nous permet-elle de comprendre la construction de l’Homme social ? »
I. Qu’est-ce que la psychanalyse ?
C’est en 1896 que le terme de psychanalyse fut utilisé pour la première fois par le père fondateur de la discipline : Sigmund Freud.
1.Définition générale Freud définit ce terme en 1922 comme correspondant à trois aspects différents : une méthode d’investigation de processus mentaux, une technique de traitement des désordres névrotiques et un corps de savoir psychologique qui conduit à la formation d’une nouvelle discipline scientifique. On désigne plus usuellement la psychanalyse comme une théorie des névroses et du développement de la personnalité qui distingue le pathologique du normal en explorant les phénomènes inconscients. Freud fut pendant longtemps le seul à penser la psychanalyse. Il considéra le psychique dans son ensemble et en analysa la construction. Ses théories évoluèrent au fil des années, des rencontres et des études découvertes. Freud fut en effet entouré de médecins et autres intellectuels dés 1902. A partir de 1906, la discipline prend de l’ampleur en Suisse principalement grâce aux travaux de Jung. Elle aura ensuite du succès en Angleterre et aux Etats-Unis. Mais il faudra attendre le début des années 1920 pour que son développement soit international. Cet essor de la discipline impliqua discordes et dissidence : certains autonomistes affichèrent leur désaccord avec des théories du pouvoir central Freudien, tels Jung et Adler. Ainsi la psychanalyse poursuivit son amplification selon diverses orientations, dans plusieurs courants. Malgré cela, Freud est encore aujourd’hui très présent en psychanalyse et la pensée freudienne reste dominante dans la discipline. Il nous parait donc approprié de nous baser principalement sur ses travaux pour traiter la question ici posée.
2. Théories freudiennes Dans ses premières théories du début du 20e siècle, Freud basait l’appareil psychique de l’homme sur deux types de pulsions : les pulsions sexuelles désirant la survie de l’espèce et les pulsions du moi attentives à la conservation de l’individu. L’appareil psychique doit alors contrôler les tensions déplaisantes que peut entraîner cette dualité de pulsions. Il distingue donc le système dit préconscient (qui comprend tout ce dont l’individu est conscient), du système dit inconscient (qui contient toutes les pulsions refoulées). Cependant, les pulsions refoulées dans le but d’apaiser les tensions, en majorité au cours du développement de la sexualité chez l’enfant, se manifestent dans les rêves ou plus gravement dans les névroses. Cependant comme nous l’avons précédemment énoncé, Freud modifia ses théories au fil de ses découvertes. C’est ainsi que dans les années 1920 il développa une théorie des pulsions basée sur l’opposition entre pulsions de vie (Eros) et pulsion de mort (Thanatos). Freud avança alors que les pulsions de mort sont plus constitutives de l’Homme que les pulsions de vie. L’agression s’oppose alors frontalement à l’amour, à l’Eros. Freud va également mettre en lumière une nouvelle structure du psychisme : au-delà de l’opposition inconscient / préconscient, il distingue 3 instances : le Ca, le Surmoi et le Moi. Le Ca représente les pulsions primitives et les refoulements, le surmoi correspond aux normes extérieures que l’individu intériorise et le Moi qui se situe entre les deux et qui joue le rôle de médiateur pour trouver des compromis entre les pulsions et les normes. Le Moi est donc dépendant des deux autres instances mais il en est fragilisé car il doit sans cesse se défendre contre les agressions des pulsions et contre les sanctions de la conscience morale. Pour compléter cette description des théories freudiennes nous devons parler des trois perspectives dans lesquelles il se place pour étudier l’individu. Il prend tout d’abord ce qu’il appelle le point de vue dynamique qui permet d’expliquer les phénomènes en termes d’interaction et de conflit entre pulsions biologiques et pulsions d’origine sociale. Cela peut s’illustrer par la réaction d’une par frappée qui ressent l’envie de frapper à son tour mais qui se retient car il n’est pas socialement admis de se battre. Seconde perspective : le point de vue économique qui se concentre sur les variations quantitatives de force des pulsions engagées dans le conflit entre Ca et Surmoi. C’est d’ailleurs dans la troisième perspective, la perspective structurale, que la structure du psychique comme combinaison du Ca, du Moi et du Surmoi est apparue. C’est en combinant ces trois perspectives que Freud considère avoir une vision globale des phénomènes psychiques. Le premier concept ayant été défini nous allons voir maintenant qui est l’Homme social et comment il est apparu.
II. Définition et genèse de l’Homme social Selon le Petit Larousse Illustré de 1976, est qualifié de social ce « qui concerne la société », le terme société désignant une « réunion d’hommes, d’animaux vivant en groupes organisés ». L’Homme social serait donc un homme qui vit avec d’autres hommes dans un groupe organisé : la société.
1. Construction collective : de la communauté à la société Sans volonté de contredire le Petit Larousse Illustré, les hommes peuvent être réunis dans un groupe organisé sans pour autant former société. En effet, avant la Révolution, les hommes vivaient en communauté. Ce fonctionnement collectif se caractérise par le fait que l’entité première y est le groupe : on ne peut le diviser en une unité plus petite. Les ciments les plus solides des groupes sont les traditions, les coutumes, la famille, la religion et les corporations. L’individu n’est pas pensé en tant que tel, il est en fusion totale avec le groupe. La Révolution bouleversa ce fonctionnement en déclarant tous les individus égaux. Ainsi l’Homme est pensé comme individu, il devient l’entité atomique. La loi et les droits apparaissent, brisant les socles de tradition, de religion, de corporation, etc. Les individus sont émancipés, tous sont égaux devant la loi : la société est en place. Dorénavant, l’Homme a des droits et une liberté, il fait société : c’est un homme social. Les hommes sont unis par le pacte social, qui garanti la loi et la liberté pour tous.
2. Construction individuelle : la socialisation Chaque individu doit à présent intégrer la loi pour s’en faire un code de conduite. Au-delà des textes juridiques il doit également intégrer les normes, les valeurs, les règles « non-écrites » de la société dans laquelle il vit. Toute cette intériorisation est nommée socialisation. Ce processus débute dés la naissance dans sa famille (intériorise les rôles de sa maman et de son papa, un langage), culmine pendant l’enfance (intériorise les genres, ses droits, ses devoirs, les rôles familiaux, etc.) puis se poursuit tout au long de la vie, à l’école, au travail, dans les relations avec des tiers. C’est ainsi que l’individu est modelé plus ou moins inconsciemment selon la société dans laquelle il vit. Il apprend quel(s) rôle(s) il doit y jouer et par quels moyens. Il apprend à vivre en société, avec les autres, selon les règles, qu’elles soient formelles (juridiques) ou informelles (morales) : il est alors un Homme social. Les deux concepts du problème ayant été définis, nous allons maintenant proposer une réponse à la question de départ.
III. La psychanalyse comme outil de compréhension de l’Homme social
L’Homme social est un Homme. La psychanalyse étudie l’Homme. Son utilité dans l’étude de l’Homme social semble donc logique. Lorsque l’on cherche à comprendre un phénomène toutes les visons du dit phénomènes sont enrichissantes.
1. Principales utilités La psychanalyse nous éclaire sur le fonctionnement psychique de l’individu, et ce psychique influe sur tout ce que l’Homme fait, que ce soit créer la société ou apprendre à vivre avec autrui. Il parait inconcevable d’occulter le psychisme de l’Homme, même lorsque nous l’étudions dans un cadre collectif. Le premier point de liaison entre psychanalyse et sociologie que nous pouvons avancer, au vu de ce que nous avons dit précédemment, est l’intériorisation de la loi qui fonde la société. On peut en effet se demander comment l’individu intériorise, par quels procédés et quelles conséquences cela a sur lui. L’étude du fonctionnement des trois structures de l’appareil psychique que sont le Ca, le Moi et le Surmoi nous permet d’appréhender la gestion que l’individu fait des ses désirs par rapport aux contraintes du collectif. La psychanalyse nous explique pourquoi l’Homme social contrarie ses désirs pulsionnels (son Ca) : c’est la pression de la punition que le Surmoi infligera à l’individu (notamment le sentiment de culpabilité) si celui-ci enfreint les règles qui est souvent plus forte que le Ca. La psychanalyse nous montre également que l’Homme social a crée la société à l’image de son psychisme. Par exemple la justice joue le rôle de Surmoi collectif : elle promet de punir (et punit) lorsque l’individu ne s’en pas auto-contraint et a transgressé les règles. La société développe aussi des pulsions : elle est parfois agressive avec les individus, peut assouvir une vengeance (collective) lorsqu’elle exclu des individus du groupe ou qu’elle met en place la peine de mort. L’individu lui a donc transmis ses caractéristiques psychiques. Nous mentionnerons ici un dernier point qui est peut-être le plus évident lorsque nous faisons connaissance avec les théories psychanalytiques. C’est le fait que la psychanalyse nous explique une des grandes contradictions de l’Homme social : il se sent enfermé, oppressé par les règles de société, dans ce qu’il ressent comme un cadre rigide, mais il en ressent le besoin puisqu’il est perdu lorsque ce cadre disparait et prend peur d’autrui lorsque celui-ci ne respecte pas les règles. Un autre aspect du conflit Ca-Moi-Surmoi … 2. La psychanalyse appliquée
La psychanalyse appliquée consiste à appliquer des concepts psychanalytiques aux sciences humaines et sociales, sans utiliser les techniques d’investigation psychanalytiques. Elle donne donc une hypothèse de travail qui doit être vérifiée par les méthodes de la discipline à laquelle elle s’applique. Freud y consacra une partie de son œuvre. C’est ce que nous allons maintenant étudier. Selon Freud, le but de la culture est de domestiquer les instincts, et pour cela « la culture réclame encore d’autres sacrifices » (Malaise dans la Civilisation, 1930). Ces sacrifices sont faits au niveau individuel et imposés par le Surmoi, instance représentative du social au sein de l’individu. Au niveau de la construction collective de l’Homme social, Freud dit que « La vie en commun des hommes fut donc doublement fondée, par la contrainte au travail que créa la nécessité extérieure, et par la puissance de l’amour … ». En effet, pour lui la culture est « ... un procès au service de l’Eros, procès qui veut regrouper des individus humains isolés … en une grande unité : l’humanité. » Freud met donc en avant ici une pulsion de l’homme pour justifier la création de la civilisation, car le travail seul ne suffit pas à maintenir la cohésion de ce qu’il appelle la foule. C’est donc selon lui une pulsion qui a permis de passer de l’égoïsme à l’altruisme et le collectif est ainsi un ensemble de liens effectifs entre ses membres. Ses liens affectifs sont selon lui des tendances érotiques dépouillées de leurs buts premiers. La pulsion Eros est donc déviée. L’identification, que l’on retrouve à la base de la socialisation, et peut avoir lieu à chaque fois qu’un individu se découvre un trait commun avec un autre (Psychologie collective et analyse du moi, 1921). Le groupe a alors une âme collective qui dépasse les individualités et rend les chacun très différents de ce qu’ils sont seuls, isolés. Pour Freud, la foule met alors à nu une « base inconsciente, uniforme à tous » (Psychologie des foules et analyse du moi, 1921). Cependant, face à la civilisation, œuvre d’Eros, « s’oppose la pulsion d’agression naturelle des hommes » (Malaise dans la Civilisation, 1930) issue de la pulsion de mort. C’est pourquoi les hommes ne vivent pas en harmonie totale. Eros et Thanatos se combattent à l’intérieur de l’individu et à l’intérieur de la civilisation : le conflit s’est donc extériorisé. Ainsi Freud nous donne les clés pour comprendre l’Homme social. Du point de vue individuel, il nous montre que l’individu doit renoncer à des pulsions pour vivre en société, ce qui entraîne chez lui des conflits psychiques. Il nous décrit aussi comment l’individu s’identifie à d’autres individus. Puis du point de vue collectif, il nous explique que c’est une pulsion qui fait vivre les Hommes en groupe et qu’une autre pulsion menace le groupe. On peut alors penser que c’est pour instaurer un équilibre entre les deux que les individus ont instaurés des lois, des règles. La pulsion de mort est réprimée, la vengeance et l’agression sont institutionnalisées. C’est donc la société qui est chargée de gérer les pulsions individuelles et collectives. Cependant le fait que le collectif s’est vu transmettre les pulsions individuelles dont Thanatos peut nous interroger sur la capacité d’Eros à contrôler cette pulsion de mort. Freud en exprime ses inquiétudes dans Malaise dans la Civilisation (édition de 1931).
3. Quand sociologie et psychanalyse se mélangent : deux exemples
La sociologie clinique, principalement représentée par Vincent De Gauléjac, est transdisciplinaire. Elle s’intéresse aux rapports sociaux et particulièrement à la subjectivité, aux sentiments sociaux, aux émotions collectives. Elle étudie notamment les conséquences psychiques importantes qu’ont les mutations du travail, les processus psychiques inconscients qui s’articulent avec les processus sociaux de dominations, les infiltrations inconscientes des déterminismes collectifs, etc. Vincent De Gauléjac développe l’idée d’une genèse sociale des conflits psychiques et d’une névrose de classe. De manière plus générale il analyse l’articulation entre enjeux sociaux et enjeux psychiques. La psychologie sociale étudie l’influence d’autrui sur les comportements individuels et les processus internes à l’individu que sont la pensée ou l’émotion. G. H. Mead travaillait sur la formation de l’identité individuelle qu’il appelait le « soi » et qui selon lui se construit progressivement grâce aux interactions avec autrui par des processus psychiques d’imitation et d’identification.
Conclusion Comme nous venons de l’expliquer la psychanalyse est utile à la compréhension de l’Homme social, et elle est déjà utilisée en ce sens en sciences sociales. Il faut cependant rester vigilant quant aux méthodes employées. En effet lorsqu’on applique la psychanalyse aux sciences humaines il faut préciser si l’on se sert uniquement de ses concepts ou si l’on se réfère également à la méthode d’investigation psychanalytique. De plus confondre deux disciplines telles que la psychanalyse et la sociologie demande, il nous semble, une très bonne maîtrise des deux sciences. Nous devons donc nous montrer vigilants quant à l’utilisation faite de la psychanalyse en sociologie et plus globalement en sciences sociales. Sans quoi cette pratique deviendrait une discussion confuse sans visée scientifique.