On a généralement tendance à lier l'intelligence à la normalité. En effet, pour l'homme d'aujourd'hui, être intelligent, cela représente être normal. Nous sommes alors amenés à définir la" normalité ". La normalité est devenue une base de jugement. En d'autres termes, pour être considéré comme normal dans la société actuelle, il faut être conforme aux lois en vigueur. Il faut avoir une certaine reconnaissance pour le système en place, non pas le blâmer. Dans une telle perspective cet état d'esprit attendu de la part de l'Etat correspond donc bien à une image, à une illusion. « Agis avec intelligence » lance le maître à l'élève au passage d'une épreuve. Cependant " l'intelligence" dont il est question ici ne relève que de l'application d'une méthode, d'une technique, non d'une démonstration d'un savoir ou d'un savoir faire. Le succès de l'élève à l'épreuve ne peut pas être liée à son intelligence. Elle ne peut être que synonyme de respect de l'autorité, de discipline et d'obéissance. De plus, l'échec de l'élève à l'épreuve n'est pas considéré comme une résistance, il ne mène à rien sinon à la propre perte de son auteur. Il devient" anormal ", et s'écarte lui-même de la société. " C'est le plus intelligent de la classe" reprennent d'un seul homme ses camarades lorsque l'on désigne celui qui obtient les meilleurs résultats. L'intelligence est donc indéniablement perçue comme étant une valeur liée à l'éducation du sujet, témoignage d'une" culture" laissant son possesseur dans l'illusion d'être supérieur aux autres. Cette illusion lui met un masque, lui retire le doute, l'appel à la raison, à la réflexion que suggèrent les principes mêmes de la véritable intelligence.
Le système cherche-t-il à créer des élèves ou des esclaves ?
L'Etat démocratique permet à tous d'accéder au savoir, à la culture.
Ainsi laisse-t-on à chaque citoyen le droit à l'éducation.
Nous pourrons distinguer certaines ambiguïtés dans la notion fondamentale de liberté de pensée.
L'enseignement de la philosophie permet à chacun d'exprimer son opinion et développer un esprit critique. Par l'alliance de l'intérêt grandissant pour la réflexion dans cette matière, et de l'intelligence, -ici à son véritable sens, un appel au doute, à la raison, à la remise en causes des idées toutes faites- l'individu peut prendre conscience de certains risques pris par l'Etat mais aussi de sa prétention à laisser se développer des pensées critiques. En effet, percevant que la Démocratie ne tend pas à se rapprocher de la République, son Idéal, l'individu va être amené à penser à le remettre en cause. Ce qui permet actuellement au système de se maintenir est principalement le fait que le peuple ne développe pas de doute sur son authenticité tant qu'on lui laisse l'illusion d'être souverain. Il lui reste indifférent tant qu'il ne se sent pas sous une trop pressante domination. Ce n'est pas une soumission du peuple, L'Etat n'est pas non plus une tyrannie, mais c'est plus au plus profond de l'inconscient de chaque individu que l'Etat exerce sa domination. Car le peuple obéit, mais il ne résiste pas. Il ne se pose pas de réflexion quant au pouvoir de l'Etat mais aussi de son propre pouvoir. Ainsi le système profite du respect de ses sujets pour ne pas être renversé.
La philosophie est le moyen à l'Etat de laisser une résistance, comme si pour subsister, il devait laisser une certaine opposition, de manière à laisser l'illusion d'un quelconque pouvoir à ses sujets et donner l'impression de ne pas le concentrer. Mais pour la plupart des hommes, l'Etat est perçu comme la forme la plus évidente du pouvoir. Face à cette puissance, le citoyen ne peut avoir recours qu'à sa pensée et son pouvoir de suffrage. A partir du moment ou l'homme est considéré comme un citoyen il s'engage à accepter les lois de l'Etat auquel il appartient. Il a une conscience de reconnaissance, de discipline et de respect envers celui ci. Or il ne faut pas estimer le pouvoir politique mais lui obéir, et savoir lui résister. Dès lors que l'admiration grandit, on bascule doucement vers la tyrannie. Ainsi l'Etat laisse une part de résistance pour ne pas devenir tyrannique, mais la limite fortement de telle sorte à s'assurer de ne pas tomber dans l'anarchie. Ce n'est pas pour autant qu'il en résulte équilibré. Il suffit de constater les inégalités présentes à tous les niveaux à l'intérieur même de l'Etat. Il tend à en imposer plus que nécessaire sans s'occuper de résoudre les problèmes qu'il crée.
Cela ressemble à un jeu ou la victoire est déjà assurée par celui qui crée la partie. Ainsi, pour ne pas faire remarquer aux autres joueurs cette victoire évidente et programmée, le gagnant laisse croire à une chance de progression à ses adversaires, bien fort de son statut. Il fait durer la partie sachant qu'il reste toujours vainqueur. Pourquoi changerait-il de stratégie? Pour perdre la partie, recommencer et laisser sa chance a tout le monde? Non, autant laisser l'illusion d'une victoire a des adversaires dépassés. Ainsi ils ne se plaignent pas, ne remarquant rien. Et si un seul joueur le remarque, quelle place a sa réflexion en tant qu'individu ? Il se résigne alors à continuer la partie, qu'il sait pourtant perdue, mais avec la conscience qu'il peut aussi être éliminé s'il abandonne. Certaines autres personnes conservent une vision de l'Etat apparaissant telle une véléitude. Ils réfléchissent jusqu'à se dire que l'Etat est injuste et qu'il doivent agir. Cependant le confort intellectuel apporté par l'Etat est présent. Tout renverser, tout recommencer, recréer (sinon pas créer) un nouvel Etat est difficile à imaginer ; et l'intellectuel pourrait perdre son confort. C'est pourquoi l'inconscient agit sur le conscient de cette manière ; utilisant la conviction pour agir sur la raison et l'étouffer. La conviction se substitue à la raison dans une illusion, non pas pour trouver une motivation à vivre, mais plutôt comme pour masquer un dégoût. Elle agit comme un filtre sur les fondements de la société. Ainsi doit-on jouer le jeu jusqu'a tant que la majorité des joueurs se rendent compte de leur stagnation?
Conclusion : le sujet pourvu d'illusion d'intelligence Il devient sans le vouloir un esclave parfait du système, tandis que les "rebelles" sont méprisés en silence.