Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance il assure l'ordre; par la résistance il assure la liberté. Et il est bien clair que l 'ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c'est-à-dire la guerre privée à toute minute, n'enferme aucune liberté: c'est une vie animale, livrée à tous les hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d'être opposés; j'aime mieux dire qu'ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l'ordre; l'ordre ne vaut rien sans la liberté. Obéir en résistant, c'est tout le secret. Ce qui détruit l'obéissance est anarchie; ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s'appellent. car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie; et, inversement, quand la résistance devient désobéissance. les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu'un pouvoir use de force pour tuer la critique. il est tyrannique.
1. De la société à l'État On nomme État l'ensemble des institutions qui organisent la vie d'une société sur un territoire donné. Ces institutions couvrent tous les domaines de la vie collective : politique, militaire, juridique, administrative, économique. Au sens large, toute organisation politique pourrait être nommée État, mais on constate qu'en fait, l'État résulte d'une évolution historique : la Cité grecque n'a pas encore les dimensions d'un État au sens moderne, et les sociétés "primitives" ne connaissent pas ce type d'organisation. On admet classiquement que l'État procède de la nation, communauté unie par une histoire, une langue, une culture et un territoire. Mais la nation n'est pas une donnée immédiate, elle se constitue à partir d'un certain moment, et certains États récents (cas de l'Afrique post-coloniale) existent avant même l'apparition d'un sentiment national. Mieux vaut alors s'interroger sur les conditions de formation de l'État en lui-même. Il suppose que le pouvoir politique soit conçu comme une institution, indépendant de celui ou de ceux qui l'exercent, et durable. Mais il faut en plus que s'impose le principe de la "république" au sens propre (res publica, chose publique) : puisque le pouvoir de l'État n'appartient pas à son détenteur momentané, c'est qu'il "appartient" à tous ses membres.
2. Légitimité de l'État L'État moderne est conçu (dès le XVIe siècle en Europe) comme indépendant du pouvoir religieux. Les théoriciens du contrat social admettent en conséquence que c'est à la suite d'un accord conventionnel entre les citoyens que l'État est doté d'autorité à leur égard. En renonçant (comme l'affirment, pour des raisons différentes, Locke, Hobbes ou Rousseau) à leur indépendance initiale, les hommes choisissent un type d'organisation qui leur garantit la paix civile, la sécurité et la liberté définie par les lois. L'État de droit" se situe dans la continuité de telles conceptions, aboutissant à comprendre l'État comme une réalisation rationnelle, bénéfique pour tous ceux qui en font partie, et soucieuse du bien général. Pour Hegel, l'État est ainsi "le rationnel en soi et pour soi", parce que la liberté y trouve sa valeur suprême : le "plus haut devoir" de l'individu est en conséquence d'être membre de l'État, qui importe dans le réel l'"Idée morale objective". L'État suppose que chacun dépasse ses intérêts personnels nécessairement divergents pour se préoccuper d'un intérêt général qui constitue au moins une esquisse d'universalité. C'est pourquoi, au-delà des conflits possibles entre les États, l'histoire serait orientée, affirme Kant, vers la constitution d'un État cosmopolite assurant la paix universelle. De cette unification finale de l'humanité, des organismes comme la Société des Nations, l'ONU, ou les tribunaux internationaux ne sont encore que des manifestations imparfaites, mais ils témoignent au moins de la volonté de substituer le respect du droit à l'usage de la force pour résoudre les différends.
3. Contestations de l'État Cette insistance sur le caractère rationnel de l'État n'efface pas son caractère contraignant : elle affirme plutôt que la contrainte de la loi, pourvu qu'elle formule ce que Rousseau nomme la "volonté générale", est librement acceptée par un citoyen de plus en plus moral. Mais d'autres théoriciens considèrent au contraire que l'État n'est qu'une machine inégalitaire, ou susceptible de broyer l'individu. Du point de vue de Marx, l'idée même d'universalité reflète l'idéologie bourgeoise. Dans cette optique, l'État ne représente que les intérêts de la classe dominante, et non l'intérêt de tous. C'est pourquoi ce dernier ne pourra émerger qu'au terme de processus révolutionnaires supprimant les classes sociales et entamant un dépérissement de l'État, devenant progressivement superflu, dès lors que tout homme sera capable de penser en priorité à la collectivité, et non plus à ses intérêts égoïstes. L'État "socialiste" serait ainsi le dernier, assurant la transition vers un "homme communiste" entièrement nouveau. L'échec du régime soviétique et de ses "démocraties" satellites invite évidemment à tempérer cet optimisme en s'interrogeant au moins sur la transformation du "socialisme" en bureaucratie totalitaire. Pour les anarchistes (de Stirner à Bakounine ou Proudhon), l'État représente une structure qui opprime la liberté créatrice des individus. Il n'est alors pas question de le transformer en espérant son extinction finale. Il faut lui substituer des types d'associations plus modestes, susceptibles de se fédérer, mais sans jamais atteindre les dimensions ou le pouvoir d'un "monstre froid". En fondant des droits, l'État impose des devoirs, que le citoyen n'accepte pas toujours avec plaisir (personne n'aime payer ses impôts). Le "bon" État est alors celui qui parvient à équilibrer de façon satisfaisante avantages et contraintes. Il est surtout celui qui fait comprendre que les premiers sont l'envers des secondes.
L'homme est un animal qui, lorsqu'il vit parmi d'autres membres de son espèce, a besoin d'un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l'égard de ses semblables; et quoique en tant que créature raisonnable il souhaite une loi qui pose les limites de la liberté de tous, son inclination animale égoïste l'entraîne cependant à faire exception pour lui-même quand il le peut. Il lui faut donc un maître pour briser sa volonté particulière, et le forcer à obéir à une volonté universellement valable ; par là chacun peut être libre. Mais où prendra-t-il ce maître ? Nulle part ailleurs que dans l'espèce humaine. Or ce sera lui aussi un animal qui a besoin d'un maître. De quelque façon qu'il s'y prenne, on ne voit pas comment, pour établir la justice publique, il pourrait se trouver un chef qui soit lui-même juste, et cela qu'il le cherche dans une personne unique ou dans un groupe composé d'un certain nombre de personnes choisies à cet effet. Car chacune d'entre elles abusera toujours de sa liberté si elle n'a personne, au-dessus d'elle, qui exerce un pouvoir d'après les lois. Or le chef suprême doit être juste en lui-même et pourtant être un homme. Cette tâche est donc bien la plus difficile de toutes et même sa solution parfaite est impossible : dans un bois aussi courbe que celui dont est fait l'homme, on ne peut rien tailler de tout à fait droit. La nature ne nous impose que de nous rapprocher de cette idée.